Discours de présentation
du père Emile Shoufani

 

« Celui qui est en face de moi est un être qui a une qualité à découvrir et non pas une carte d’identité à brandir ».
Cette phrase ,père Shoufani, est la quintessence de votre réflexion et de votre action. Et pourtant ,en matière d’identité, vous accumulez les paradoxes :vous êtes palestinien mais citoyen d’Israël, vous êtes arabe mais chrétien, vous êtes prêtre catholique mais melkite. Comble de l’étonnement :vous ne semblez pas trouver ce fardeau identitaire trop lourd à porter. Ce n’est certes pas à cause de votre carrure imposante, mais de cette capacité, qui n’est pas donnée à tous, de transformer les identités multiples qui vous habitent, en autant de ponts vers les autres.
Vous n’aimez pas d’ailleurs les identités qui sont des« prisons qui enferment » car ce sont des identités meurtrières, reprenant le titre du livre d’ Amin Maalouf, Docteur Honoris Causa de notre Université. C’est pour la même raison que vous vous insurgez contre les murs invisibles que sont l’incompréhension,le rejet et la peur, et contre les murs visibles, en béton armé, qui éventrent la terre qui vous est chère. Vous préférez les ponts et les passerelles :ils relient, ne cachent pas l’horizon, invitent à la rencontre.
Vous êtes, père Shoufani, palestinien. Vous êtes né a Nazareth le 24 mai 1947. Votre sourire respire le jasmin de Galilée. Yasmine :quel joli nom pour une fille. Et pourtant aucune de vos quatre sœurs ne le porte. Elles s’appellent Renée, Hélène, Zina et Kheir ,mélange d’Occident et d’Orient. Vos trois frères, Elie, Jamil et Aziz ,empruntent à la Bible et au Coran. Huit enfants, dont vous êtes le deuxième, mais un père melkite et une mère orthodoxe. Et un village magnifique,
Eilaboun ,à 35 kilomètres de Nazareth ,votre berceau familial .Une famille pauvre ,mais une vie paisible et heureuse .Puis comme un tonnerre dans un ciel clair ,c’est le chambardement. Quelques mois après la création d’Israël ,exactement le 30 octobre 1948,alors que vous n’aviez qu’un an, l’armée israélienne entre à Eilaboun. La population s’était réfugiée à l’Eglise. Les soldats choisissent 14 jeunes au hasard dont votre oncle ,Abdallah Shoufani, qui avait I7 ans ,et ils les ont éxécutés. Votre grand père, Sam’an ,est exécuté quelques jours après son fils. La vie de votre famille est bouleversée ,dites-vous dans le livre « Curé de Nazareth »(entretiens avec Henri Prolongeau ,Albin Michel, Paris,1998).
Votre grande-mère, avec ses cinq enfants ,a dû réapprendre à vivre, donc à pardonner. Elle n’avait que ce mot à la bouche :Allah ysamihhom (que Dieu leur pardonne).Dans un entretien, vous vous confiez ainsi :

Très tôt, grâce à elle, j’ai su que la vengeance et la haine étaient des impasses, qu’il n’y avait pas d’autre voie, pour les Juifs et pour les Arabes,que d’apprendre à vivre ensemble (Rencontre avec Bertrand Révillon ,in Panorama,déc.2002 ,pp.26-32)
Palestinien donc, mais chrétien. Et vous rappelez ,avec fierté, que votre famille est une famille arabe chrétienne des premiers siècles. Je suis personnellement admiratif de cette assurance, sans preuves irréfutables .A chacun la version de ses origines. Peu importe. Je ne vous demande pas d’ailleurs de partager ma définition du chrétien palestinien qui pourrait être un philistin,un cananéen ,voire même un juif qui ne s’est pas converti à l’Islam.
Mais ce n’est pas votre qualité de palestinien chrétien qui surprend. Mais votre choix précoce du sacerdoce. Très tôt, dites- vous, vous avez été enfant de chœur à l’Eglise d’Eilaboun, qui avait été construite après 1949 ,soit dit en passant, grâce à l’aide de la Belgique et notamment l’évêque de Liège, Mgr.Kerkophs. Vous avez été alors fasciné par la liturgie qui vous a introduit à l’univers de la spiritualité. A 7 ans, au moment où vos camarades jouaient aux billes, vous découpiez des nappes pour vous en faire des chasubles. Et vous teniez les pères salésiens de votre collège en haute estime. A 13 ans, vous voilà séminariste. Travailleur consciencieux mais un peu rebelle contre une discipline un peu trop rude ,à votre goût.
Apparemment vos supérieurs croient en vous. A l’âge de 17 ans, en 1964, ils vous envoient en France, au séminaire de Morang –sur-Orge ,puis en 1966, vous êtes transféré au séminaire Saint-Sulpice d’Issy-Moulineaux.Un an plus tôt ,en 1965,vous assistez même à la dernière séance du Concile Vatican II. Et pourtant, votre séjour en France a failli vous coûter votre vocation.
Vous venez de quitter ,comme vous l’écrivez, « un horizon culturel où l’existence de Dieu était presque de l’ordre de l’évidence »,et vous voilà parachuté dans le monde de Camus ,de Sartre :c’est-à-dire du doute. Vous êtes troublé de voir qu’en France, Dieu était totalement absent de la vie de beaucoup de gens.
Cependant la lecture du livre d’Henri de Lubac intitulé : »le drame de l’humanisme athée »,qui ,par ricochet, vous a fait découvrir l’œuvre de Dostoïevski, vous a amené à surmonter l’épreuve du doute et à purifier votre foi. Vous l’écrivez joliment : »En lisant Dostoïevski ,je suis passé d’une image de Dieu…puissance créatrice lointaine, au visage d’un Dieu qui se fait homme, qui s’incarne et qui vient partager notre existence pour la transfigurer ».
Transfigurer .Voici un mot qui ne fait pas partie de mon jargon de politologue. Mais que vous affectionnez, au point que vous lui consacrez une étude dans un livre intitulé « Célébration de la lumière :regards sur la transfiguration »(avec Christine Pellistrandi,Albin Michel,Paris 2001).Vous y parlez avec émerveillement du Mont Thabor et de la Transfiguration du Christ. Cet épisode de l’Evangile, on peine à le comprendre. Pas vous. Car pour vous, la transfiguration c’est aimer et aimer c’est simplement voir l’autre »… »le voir, non pas « tel qu’il est ,au sens trivial du terme…mais le voir tel qu’il est en puissance, tel qu’il sera lorsequ’il sera éveillé à la lumière….Même s’il ne le sait pas, même s’il ne veut présentement montrer que son masque de haine, une lueur l’habite ,qui un jour se révèlera dans tout son éclat (p.IO). Et vous ajoutez « œuvrer chaque jour pour q’une conversion du regard s’opère en moi, en mes voisins,en mes prochains qui me semblent parfois si lointains, voilà ce qu’est la Transfiguration, tout le reste est littérature ».
Vous savez de quoi vous parlez ,car dans cette terre de Palestine, soumise à la terreur, de chaque côté ,les gens se sont tellement habitués à avoir peur de l’autre qu’il ne peuvent percevoir la lumière qui l’habite, et qui ne peuvent même pas concevoir ,imaginer ou seulement rêver d’un avenir de paix. Vous ,par contre, vous en rêvez. Et rien ne semble vous décourager. Vous vous tenez debout guettant l’éclaircie ,comme « un veilleur qui attend la paix » ,titre de votre dernier ouvrage.(entretiens avec Hubert Prologeau,Albin Michel,Paris,2002)
Lorseque j’ai fini la lecture de cet ouvrage magnifique, je n’ai pas pu m’empêcher de me remémorer cette histoire tirée du répertoire Yiddish. L’histoire de Moshe, le simplet du ghetto de Cracovie, chômeur de longue durée et a qui finalement la Communauté, par compassion, lui a confié la tâche de se poster devant la porte du Ghetto pour attendre la Messie et annoncer son arrivée. Son ami Samuel passe et le félicite :alors Moshe tu as enfin trouvé un boulot ,combien tu gagnes ? trois slotys ,répond Moshe ,je sais que ce n’est pas grand chose mais au moins c’est un contrat à durée indeterminée ».
Vous, père Shoufani, vous n’attendez pas la paix ,vous y œuvrez. D’abord ,à Nazareth,où vous présidez la Commission Œcuménique qui œuvre au rapprochement des différentes communautés chrétiennes. Toujours,à Nazareth, où vous avez tissé de solides amitiés avec la Communauté Musulmane, vous permettant de désamorcer des différends alimentés en sous-main. Toujours à Nazareth ,où vous avez réussi à transformer l’Ecole Saint-Joseph, avec ses 1300 élèves, en un lieu de communion entre arabes chrétiens et musulmans ,même si vous avez été amené à interdire le port de voile pour les jeunes filles musulmanes, et imposer une tenue vestimentaire identique à tout le monde. Vous rappelez qu’à votre école, il y a une volonté de mettre en valeur ce qui est commun ,sans référence à une appartenance religieuse et sociale ».
Vous avez surtout noué des contacts fréquents entre votre école et des écoles juives d’Israël pour casser les préjugés et trouver les « éléments communs » qui démontrent que la paix entre palestiniens et israéliens ,est possible.
Car, vous, l’arabe, le palestinien, le chrétien, le prêtre, vous êtes aussi citoyen d’Israël auquel vous êtes fidèle et vous ajoutez, « fidélité contestataire ,mais fidélité indéfectible ».
D’abord fidélité contestataire, car vous dénoncez « la situation des Arabes israéliens qui est souvent injuste »(Comme un Veilleur qui attend la paix ,p.31),vous décriez « un certain extrémisme israélien qui se réclame de l’idéologie du Grand Israël, au nom d’arguments qui mettent la religion au service d ‘un nationalisme outrancier »(p.133),vous vous indignez de l’échec d’Oslo car « Israël avait installé de véritables villes dans les Territoires »(p.140),et vous critiquez sans ménagement « cette attitude déloyale des gouvernements israéliens successifs, de droite comme de gauche, qui ont cru pouvoir gagner la paix comme on gagne la guerre ,par la ruse »(p.140).Et vous reprochez à Sharon d’avoir provoqué les Musulmans en se rendant à l’Esplanade des Mosqueés ,permettant ainsi au « religieux de faire irruption dans le champ politique »(p.28)
Fidélité contestaire ,donc, ,mais fidélité indéfectible à Israël dont vous ne remettez jamais en cause ni l’existence ni la légitimité. Vous ne versez pas ,non plus dans un palestinisme étroit et revanchard. Tout en rappelant que le peuple palestinien est victime d’une grande injustice, vous ne ménagez pas les critiques à la direction palestinienne qui a souvent surfé sur l’ambiguité , qui n’a pas su trouver les mots et les gestes qu’il faut pour rassurer le peuple israélien et vous ne cachez pas votre inquiétude face aux dérives d’un islamisme rampant qui n’est pas dans la tradition tolérante des palestiniens ,mais « le produit du terreau des impasses sociales et politiques ».
Outre cette lucidité rare, ce qui vous honore le plus, Père Shoufani, c’est votre capacité de transcender les sentiments stériles de haine pour aller à la rencontre de l’Autre et partager sa mémoire. Vous l’avez dit, en préparation du voyage à Auschwitz : »Si nous sommes incapables de nous entendre autour d’une table de négociations, il est urgent de changer de table :asseyons-nous ailleurs pour parler de nous –mêmes, de ce qui nous fonde dans nos peurs et dans nos espérances ».
C’est dans cet esprit que vous avez lancé cette initiative inédite et à certains égards exceptionnelle .Au moment même où la souffrance du peuple palestinien, dans les territoires occupés, atteint des sommets ,vous, vous décidez de conduire des centaines d’arabes et de palestiniens, citoyens d’Israël ou d’ailleurs, sur les lieux mêmes du génocide juif :Birkenau et Auschwitz.
Vous teniez à la gratuité du geste ,vous ne demandiez rien en retour, vous ne recherchiez pas une équivalence entre les souffrances des uns et des autres. la Shoah ,pour vous, a été quelque chose d’unique ,car il s’agissait d’une extermination systématique ,exécutée avec méthode et minutie.
J’ai tenu personnellement à vous accompagner ,avec mes collègues et mes étudiants dans ce voyage vers la mémoire juive. En observant l’émotion de mes frères arabes et palestiniens, certains tenant la main de compatriotes juifs, j’ai pris la mesure du miracle de l’empathie. Plus qu’un pèlerinage ,c’était notre manière à nous Palestiniens et arabes de réaffirmer notre part d’humanité face à l’insoutenable banalité du mal. Si nous sommes revenus quelque peu bouleversés, voire transformés par ce voyage, c’était grâce à vous.
Père Shoufani, vous êtes palestinien et israélien. Voilà deux peuples qui ont un passé qui ne passe pas, qui se font mal, qui rivalisent pour monopoliser le statut de la victime et dont le futur est pris en otage par une mémoire saturée. Et bien si l’oubli est impossible, le pardon dans la justice est nécessaire. Sans quoi on se referme sur ces propres souffrances au point de devenir autiste, sourd et aveugle, à la souffrance des autres.
C’est ce que j’ai appris à votre contact, à la lecture de vos livres. C’est le sens profond de votre message .C’est l’objet de votre combat. C’est pour tout cela que je vous prie ,Monsieur le Recteur, de conférer au Père Shoufani, le titre de Docteur Honoris Causa de notre Université Catholique de Louvain.

Prof.Bichara Khader
Cermac-DVLP-SPED
I Place des Doyens
1348 Louvain-la-Neuve
Belgique



 

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Dernière mise à jour : 4 février 2003 - Responsable : Patrick Tyteca - Contact : Jocelyne Polomé